lundi 6 avril 2015

1. Eugénie Niboyet


En cette fin du XVIIIe siècle, l’éducation, hors du cloître et des précepteurs, est inaccessible à la plus part des femmes. Laisser une trace leur est difficile, quant à accéder à des fonctions remarquables la question est incongrue. Les arts seuls permettent à certaines de s’illustrer, elles sont poétesses, écrivaines, comédiennes et parfois artistes peintres, quand les révolutions de 1848 sont de nouveau porteuses d’espoirs laissés inassouvis par la Révolution française.
Eugénie Niboyet Mouchon, en âge d’être la fille de Sophie Germain, naît trois ans après la mort d’Olympe de Gouges, à la fin de l’été 1796, dans une famille lettrée genevoise ; son grand-père, Pierre Mouchon, pasteur, est l’un des contributeurs de l’Encyclopédie. Son père venu faire des études de médecine à Montpellier, épouse la fille d’un pasteur du Gard. Proche de la Révolution, il doit néanmoins se réfugier dans les Cévennes pour éviter l’échafaud aux moments les plus sombres. Son retour est fêté par la naissance d’Eugénie. La famille fait le choix du bonapartisme, à la Restauration, la jeune fille, âgée de dix-neuf ans, passe nombres d’années à faire des visites à ses proches emprisonnés. Sept ans plus tard, elle épouse Paul Louis Niboyet avocat de trente ans, fils d’un noble d’Empire. Installés à Mâcon, ils n’ont qu’un fils Jean Alexandre, né en 1825. Eugénie monte à Paris peu après George Sand et, comme elle, gagne sa vie par l’écriture, en remportant l’un des concours de la Société de la morale Chrétienne, au thème Des aveugles et de leur éducation. Ses combats sont ceux de la réforme des prisons, de l’amélioration de l’éducation et de l’abolition de l’esclavage. Saint-Simon la charge de la prédication auprès des ouvriers afin de leur apporter secours et instruction. En 1832, à trente-six ans, Eugénie participe au premier journal féministe totalement fait par femmes, La femme Libre créée par Marie-Reine Guindorf et Désirée Véret. Toutes se rapprochent du fouriérisme. Quatre ans plus tard, elle fonde un club hebdomadaire, La Gazette des Femmes, où se croisent les grands noms de la plume féminine et féministe du temps dont Flora Tristan.
A cinquante-deux ans, Eugénie voit la révolution de 1848 arriver avec de grands espoirs. Quelques jours après la fin de l’insurrection de février, elle fonde La voix des femmesjournal socialiste et politique, organe d’intérêts pour toutes les femmes. Reprenant le modèle du club de La Gazette de femmes, le journal réunit entre autres Jeanne Deroin, Désirée Gay et Elisa Lemonnier.
Le premier numéro, daté du 21 mars 1848, annonce :
Une grande révolution vient de s’accomplir. Cataclysme moral d’idées plus rapides que l’onde. Pourquoi donc, à son tour, la femme ne mêlerait-elle pas sa voix à ce Te Deum général, elle qui donne des citoyens à l’État, des chefs à la famille ? La Liberté, l’Égalite, la Fraternité appellent le genre humain aux mêmes prérogatives ; honneur à cette trinité sainte qui accordera aux femmes des droits de citoyenneté, leur permettant de s’élever intellectuellement et moralement à l’égal des hommes. Que toutes les femmes se le disent, et s’unissent pour s’éclairer, se fortifier, s’améliorer. Il n’est plus permis aux hommes de dire : « L’humanité, c’est nous. » Comment donc, sous peine d’inconséquence, un gouvernement libre pourrait-il laisser en dehors de ses prévisions la moitié numérique de l’humanité, frappée jusqu’à ce jour d’interdit par l’injustice et la force brutale ?
Le journal que nous fondons prend au sérieux sa mission ; rien d’impur, d’immoral, ne saurait donc y trouver place. Le titre que nous prenons aujourd’hui ne doit étonner personne : c’est une place honorable et libre que nous voulons occuper.
Le club poursuit son activité proposant d’importantes réformes domestiques et politiques, l’extension du droit de vote aux femmes et crée le scandale en inscrivant George Sand, à son insu, aux élections législatives du 6 avril. L’intéressée désavoue et juge durement le journal. Le Gouvernement provisoire profite de l’incident pour statuer sur la dissolution des clubs de femmes. Le 20 juin à la veille d’une nouvelle insurrection, Eugénie cesse la publication de la Voix des femmes et se retire de la vie publique après la répression de 1848. Résidant en Suisse, elle fait un passage parisien en 1863, âgée de soixante-sept ans, et en profite pour publier Le vrai livre des femmes. Quinze ans plus tard, le congrès féministe de Paris lui rend hommage, la vieille dame a quatre-vingt-deux ans et survit fort modestement de traductions de Dickens, elle s’éteint l’année suivante. Sa dernière prise de position politique, une décennie plus tôt, était une lettre ouverte pour la défense des Communards.





Eugénie Niboyet  1796-1883


Niboyet E., Le vrai livre des femmes, Paris, Tinterlin et Cie 1863 in Gallica, BnF

Perrot Michèle, 1848, la révolution des femmes, in L'Histoire, fév.2008

Riot-Sarcey M., Histoire et autobiographie, Le vrai livre des femmes d’Eugénie Niboyet in Persée, 1987, vol.17, n°56 pp 59-68

Riot-Sarcey Michèle, La démocratie à l’épreuve des femmes : trois figures critiques du pouvoir 1830 – 1848 Albin Michel 1994



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