vendredi 10 avril 2015

10. Madeleine Pelletier

Madeleine Pelletier naît deux mois après Alice Guy en 1874, dans un milieu indigent. Son père, cocher de fiacre, est paralytique dès ses quatre ans et sa mère, qui tient une échoppe de fruits et légumes, se dit fille illégitime d’un noble, professant un royalisme et un catholicisme fanatiques. Des douze enfants du couple seuls deux survivent, Madeleine et son frère aîné. Brillante élève d’une école catholique, elle la quitte volontairement à douze ans contre l’avis des religieuses, se voulant déjà différente. Autodidacte lisant énormément, elle commence à fréquenter les anarchistes et, à seize ans, la jeune fille décide d’étudier seule et obtient sept ans plus tard, le baccalauréat avec la mention Très Bien. Elle est des cent vingt-neuf femmes assises sur les bancs de la faculté de médecine, dont cent sont étrangères, parmi les quatre mille cinq cents étudiants. Boursière du Conseil de Paris, la brillante étudiante, qui est la seule de l’amphithéâtre à lire des journaux dreyfusards, dont La Fronde de Marguerite Durand, s’oriente vers la psychiatrie. A vingt-huit ans, en 1902, une génération après Marguerite Bres, Madeleine est interdite de concours à l’internat dans le service psychiatrique hospitalier, car il faut jouir de ses droits civils et politiques, pour l’intégrer. Objet de la première campagne féministe de La Fronde, et d’un âpre débat  auquel la loi ne résiste pas, Madeleine, à vingt-neuf ans, passe avec succès le concours, ceci faisant d’elle la première femme interne des asiles psychiatriques de la Seine, sans revenu elle cumule les activités de son cabinet médical avec des responsabilités d’urgentiste de nuit et de médecin fonctionnaire des PTT pour survivre.
La docteure, valorisant la virginité et le célibat militant, anarchiste à ses heures, est rejetée par ses camarades de lutte et par beaucoup de féministes car non seulement elle s’habille en homme et porte les cheveux courts, mais elle revendique un sens éminemment politique à ce geste. Si je m’habille comme je le fais c’est surtout parce que je suis féministe ; mon costume dit à l’homme : Je suis ton égale. Entrée dans la franc-maçonnerie par anticléricalisme, à trente ans, Madeleine se lie d’amitié avec Louise Michel, dont elle suit le cortège funèbre en première place aux côtés de Séverine. De 1906 à 1914, Madeleine écrit sans discontinuer pour des revues féministes, socialistes et révolutionnaires, tout en tentant d’organiser le militantisme féministe. En 1907, paraît son article Les facteurs sociologiques de la psychologie féminine, où, avant Simone de Beauvoir et reprenant Hubertine Auclert, elle démontre que l’on ne naît pas femme mais qu’on le devient, en concevant le rapport entre les sexes comme un rapport social.
Très impressionnée par les suffragistes anglaises, elle décide de franchir le pas et de lutter pour le suffrage des femmes. Lors des législatives de 1910, comme Marguerite Durand et Hubertine Auclert, Madeleine est candidate, sous les couleurs du Parti Socialiste qui la présente dans une circonscription perdue d’avance mais où elle obtient néanmoins 4 % des voix. A la veille de la Première guerre mondiale, elle est la féministe la plus connue de France et a, en sus, une aura internationale, ce qui lui permet de se présenter à nouveau aux élections en 1912. Mais l’étrangeté et l’intransigeance de sa forte personnalité dérangent, sans compter le scandale suscité par la brochure publiée en 1911, Le droit à l’avortement. L’indignation est unanime tant du côté socialiste que féministe d’autant que l’auteure pratique elle-même des IVG. Lors de la déclaration de guerre, interdite d’exercice sur le front, comme toutes ses consœurs médecins, elle s’engage dans les rangs de la Croix-Rouge afin de donner des soins aux blessés, tout en tenant un journal de guerre.
L’entre-deux-guerres et sa grande offensive pro-nataliste, mettent à mal Madeleine qui, à déjà près de cinquante ans, est envoyée devant les tribunaux d’assises plus d’une fois pour avoir pratiqué des IVG. Très en vue, elle adhère au Mouvement Amsterdam-Pleyel contre la guerre. De nouveau accusée, elle est victime d’un AVC et traînée devant les tribunaux. Jugée irresponsable, elle est néanmoins désignée comme un danger pour elle-même, pour autrui et pour l’ordre public, et condamnée à être internée, car elle ne correspond pas au modèle de mère et d’épouse. La docteure meurt de désespoir sept mois plus tard, le 29 décembre 1939, à soixante-cinq ans, là où elle avait fait son internat. Six ans plus tôt, elle avait publié son autobiographie, La femme vierge.


Madeleine Pelletier 1874-1939


Pelletier Madeleine, L'émancipation sexuelle des femmes, 1911, in Gallica, BnF
Pelletier Madeleine, Monvoyage aventureux en Russie communiste, 1922
Pelletier Madeleine, La femme vierge, autobiographie, 1933 
Bard Christine, Les filles de Marianne. Histoire des féminismes 1914-1940, Paris, Fayard, 1995 
Bard Christine, sous la direction de, Madeleine Pelletier (1874-1939). Logique et infortunes d’un combat pour l’égalité, Paris, Côté-Femmes, 1992
Maignien Claude, Madeleine Pelletier, une féministe dans l’arène politique, éd. de l’Atelier, 1992
Sowerwine Charles et Magnien Claude, Madeleine Pelletier, une féministe dans l’arène politique, Les Editions Ouvrières, Collection « La part des hommes », 1992

Madeleine Pelletier, photographies, in Paris en images



           

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